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Turquie: Erdogan contraint à un second tour inédit

Dans la nuit de dimanche alors que 99,7% des bulletins étaient dépouillés, le président turc Reccep Tayyip Erdogan (AKP) remportait 49,26% des suffrages à la présidentielle contre 45,04% pour son adversaire de l’opposition Kemal Kiliçdaroglu (CHP) et 5,28% pour l’outsider Sinan Ogan, ratant ainsi d’un cheveu (0,65%) l’élection au premier tour. “Si notre nation demande un second tour, nous l’acceptons volontiers. Et nous allons absolument gagner ce second tour”, a lancé Kiliçdaroglu au coeur de la nuit, depuis Ankara, entouré des représentants des six partis de sa coalition. Le président “Erdogan n’a pas pu obtenir le résultat qu’il escomptait en dépit de toutes les insultes” proférées à l’encontre de son adversaire. Le besoin de changement dans la société est supérieur [au chiffre de] 50% ; nous devons absolument gagner et installer la démocratie dans ce pays”, a-t-il estimé. “Nous ne savons pas encore si l’élection est terminée avec ce premier tour mais si le peuple nous emmène au second tour, nous le respecterons”, a assuré de son coté le président turc, qui a souligné que les élections législatives, qui se tenaient en même temps, ont déjà permis à la coalition présidentielle de remporter la majorité, avec 322 sièges sur 600.

Le second tour, déjà un exploit

Pour autant, obtenir ce second tour à la présidentielle relève déjà presque de l’exploit, alors que Erdogan, 69 ans, aux manettes depuis 2003, contrôle avec son parti islamo-conservateur l’AKP tous les leviers du pouvoir: les principaux médias sont pro-régime et se livrent à une désinformation grossière, la mainmise du clan Erdogan sur l’économie est totale et c’est pareil au niveau judiciaire. D’ailleurs, le charismatique maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, considéré comme le rival le plus dangereux, a été empêché de concourir à la présidentielle à cause d’une improbable condamnation pour “insulte”. Kemal Kiliçdaroglu, 74 ans, à la tête du Parti républicain du peuple (CHP), laïc, créé en 1923 par Atatürk, père fondateur de la Turquie moderne, est bien moins populaire mais, en vieux routier de la politique, il a réussi le tour de force de rassembler l’opposition, une coalition disparate baptisée l’Alliance de la nation qui regroupe six partis nationalistes, sociaux-démocrates et islamistes.

Alors qu’Erdogan a raflé sans coup férir tous les scrutins majeurs (législatives de 2003, 2007, 2011, 2015 et 2018 et présidentielles de 2014 et 2018) depuis son accession au pouvoir, le voilà défié. Dans la principale ville du pays, fief de l’AKP jusqu’en 2019, qu’il a dirigée de 1994 à 1998, il n’obtient que 46,75 % contre 48,46 % à son rival du CHP (99 % des urnes dépouillées). Dans la capitale, que le président avait remporté avec 51,5 % des voix en 2018, Kiliçdaroglu le devance avec 47,21 % contre 46,09 % (99,69 % des urnes dépouillées). Cependant, Erdogan peut compter sur les Turcs de l’étranger, où il est toujours largement en tête dans les communautés d’Europe occidentale (Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas, Autriche).

Cadeaux intenables

Les causes de l’effritement du vote pour le président sortant, malgré un rapport de force très déséquilibré: tous les indicateurs économiques sont dans le rouge et c’est encore pire depuis le tremblement de terre du 6 février où plus de 50.000 personnes sont décédées. L’inflation incontrôlable place les plus pauvres dans une situation catastrophique et concerne aussi la classe moyenne qui peine à subvenir à ses besoins essentiels. Mais pour l’emporter, Erdogan a multiplié les cadeaux: depuis la fin de l’année 2021, le gouvernement a quintuplé la pension de base mensuelle de l’État pour la porter à 7500 lires (385 dollars) et triplé le salaire minimum pour le porter à 8500 lires, ce qui le rapproche du salaire médian. Il promet d’augmenter à nouveau le salaire minimum en juillet, après les élections. Le gouvernement a aussi offert une retraite anticipée à 2,3 millions de travailleurs, promis 600 milliards de lires pour les subventions énergétiques et s’est engagé à construire 500.000 nouveaux logements en cinq ans. Des promesses intenables, avec lesquelles le futur président, quel qu’il soit, devra se débrouiller. Le second tour est prévu le 28 mai.

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